Thibaut Moon a écrit:
Je me permets d'alimenter le sujet pour - pour une fois - honorer une "anonyme" qui nous a quitté.
Annette est partie le week-end dernier à l'âge de 79 ans. Elle ne dira rien à personne, sauf à d'éventuels bretons, mais elle a tenu un bar génial à Rennes qui s'est imposé comme une place forte des musiques expérimentales et déviantes en France.
Je copie colle ci-après un texte de Johann Mazé qui decriera mieux que mois l'essence de cette âme libre :
"Annette n’est plus.
C’est toujours triste qu’il faille apprendre le décès d’une personne pour lui rendre hommage, mais c’est ainsi. On se rencontre et puis on s’éloigne, chacun sait éventuellement ce qu’il doit à l’autre, et un jour on apprend sa mort.
Je ne connais pas grand-chose de la vie d'Annette, pour moi son histoire commence un soir que je situe en 2008 derrière le comptoir du Terminus. Mon ami Guillaume et moi venions d'emménager dans la rue Octave Mirbeau, à une centaine de mètres à peine du bar. Nous venions boire un verre, histoire de découvrir notre voisinage. Nous sommes finalement rentrés au milieu de la nuit, bien bourrés, avant de repasser régulièrement, comme de simples habitués.
Et puis j'ai fini par demander à Annette si elle serait d'accord qu'on organise un concert dans son bar, je lui proposai Radikal Satan et France Sauvage. Elle s'est d'abord moqué du nom des groupes, des noms à coucher dehors, mais c'était oui, pourquoi pas. Le concert a eu lieu quelques jours ou quelques semaines plus tard, je ne sais plus. Le bar n'a pas pu accueillir tout le monde, il aurait fallu soulever le toit. Des gens suivaient le concert depuis la vitrine à l'extérieur, d'autres faisaient gentiment la queue à l'entrée, l'essentiel se tassait à l'intérieur. Annette et Patrick (son compagnon de l'époque) n'avaient rien anticipé en terme de quantité d'alcool, de verres, ils étaient pour le moins surpris, débordés, submergés, ils ne soupçonnaient pas que derrière des noms aussi ridicules se cachaient une scène, un réseau, un auditoire aussi copieux.
Il faut dire ce qu'a été le Terminus. A partir de 2008, avec les programmations d'Alexis Dulac, Jean-Louis Orellana, Capital Taboulé et quelques autres, le lieu s'est fait un nom à l'échelle locale, ça va sans dire, mais aussi nationale voire internationale, n'ayons pas peur des mots.
En tant que musicien j'ai eu l'occasion de fréquenter des centaines de lieux : du squat de tox au squat politique en passant par la smac, des bars, des garages, des caves, des greniers, des salons, quelques salles branchées ici ou là, tout un tas de lieux informels, parfois improbables sinon impossibles. Mais le Terminus avait ce truc si rare : la mixité, la vraie, au moins dans ses débuts. Les buveurs du voisinages, les joueurs de fléchettes et de billard, les retraités de la sncf, les raisins du coin, au bout d'une journée pépère à siroter des anisettes ou des blancs, pouvaient se retrouver le soir venu au milieu d'une bourrasque grind core, harsh noise, indus, bruitiste, krust, metal, free impro, etc. Le temps de quelques concerts se côtoyaient les pires et meilleures prétentions artistiques ou/et intellectuelles, les défoncé.e.s du centre-ville, les déprimé.e.s du pavillonnaire, les discret.e.s, les mélomanes les plus sincères, les fêtards, les relous, les politisé.e.s, les réacs, les tous pourris, les rien à foutre, les je m'en branle. Aucune affichette, pas d'entre soi, zéro mot d'ordre, aucune déclaration d'intention. La vie quoi.
Je ne tisserai pas de lauriers à Annette, elle n’aurait pas apprécié, pas son style. Personnalité secrète, discrète, taiseuse sur les cinquante premières années de sa vie. Une figure qu'on ne cache pas derrière un qualificatif politique, ce n'était pas son truc. Elle faisait enfin ce qu'elle avait rêvé de faire : tenir un bar et écouter du rock. Elle tenait son bar à sa manière, au gré de ses humeurs. Ce que sa personnalité a permis, et probablement sans le mesurer, est au-dessus de tous les projets de salles et de programmations dont j'entends les échos ici et là.
L'une des dernières fois que j'ai vu Annette, le bar était bondé. Capital Taboulé organisait des soirées pour fêter la fin prochaine du Terminus, j'avais été invité à jouer en solo. Avec d'autres, tellement il y avait de monde, j'ai fini par servir au comptoir, ça m'a donné l'occasion de parler avec Annette qui était un peu en retrait, fatiguée. Je me suis autorisé une remarque en passant, quelque chose comme c'est dingue l'histoire du Terminus, non ? Elle m'a dit : chut chut ! l'index sur la bouche. Toi tu sais et moi je sais, c'est tout.
Nous savons.
Merci Annette.
Repose en paix"
Je suis tellement reconnaissant d'avoir connu un tel lieu. Merci encore Annette d'avoir toléré toutes nos conneries. Ta bravoure, ton ouverture d'esprit, les rideaux tirés à 22h. Passer le premier Ramones (OG français !) sur la platine dès que tu me voyais arriver, c'était un plaisir indescriptible... Avec ou sans concert, le Terminus fut un lieu magique et magnifique.
Bel hommage